Paire de carpes bondissantes. Japon, vers 1700

Chaque carpe est modelée en ronde-bosse, posée sur sa nageoire caudale courbe et bifide, la bouche ouverte, les yeux saillants, les nageoires pelviennes relevées et les écailles finement détaillées. Les cyprinidés reposent sur des bases quasi rectangulaires figurant des rochers, ponctuées de manganèse et de rouge de fer, au milieu de vagues écumantes d’où les poissons semblent surgir en bondissant.

PAYS : Japon
ÉPOQUE : Edo (1602-1868), circa 1700
MATIÈRE : Porcelaine
TAILLE : 25 cm
RÉFÉRENCE : E835
PROVENANCE : Collection particulière européenne
STATUT : vendu
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Il est probable que les potiers japonais se soient inspirés de prototypes en terre cuite émaillée de la dynastie Ming pour créer ces modèles en porcelaine. À l’instar de la tradition chinoise, la carpe, au Japon, est un puissant symbole de longévité, de persévérance et de fidélité conjugale. L’engouement pour ce poisson conduisit d’abord à son élevage en bassins d’agrément sous la dynastie Song en Chine. Par une sélection rigoureuse, la carpe fut progressivement transformée en poisson rouge — véritable prouesse génétique devenue symbole de richesse. Les poissons rouges d’ornement parvinrent en Occident au XVIIIe siècle par l’intermédiaire des Compagnies des Indes orientales. Au siècle précédent, Louis XIV entretenait déjà des carpes de type sauvage dans les bassins de Marly, manifestant, dit-on, une affection particulière pour l’une d’elles, affectueusement nommée « la Dorée ».

En Chine, la carpe bondissant dans les eaux écumantes est associée à une ancienne légende selon laquelle la première carpe remontant le fleuve Jaune et franchissant la Porte du Dragon se transformerait miraculeusement en dragon. Ce récit populaire servait de métaphore au lettré qui, après avoir réussi les examens impériaux, accédait aux plus hautes charges de l’État. S’appropriant cette riche iconographie et sa portée symbolique, les artisans japonais firent de la carpe un motif central des arts décoratifs. L’une des représentations les plus prisées montre l’animal arquant son corps au milieu de vagues déferlantes, comme dans le modèle présenté ici.

Ces sculptures en porcelaine étaient principalement destinées à un usage décoratif, et parfois utilisées comme vases. Divers exemplaires furent produits par les potiers japonais d’Arita dans une gamme de dimensions — généralement entre 12 et 32 cm — et reposent sur des bases variées figurant des rochers, des vagues en crête, ou une combinaison des deux, comme c’est le cas du présent modèle. Dans l’iconographie japonaise, la carpe est parfois représentée montée par un personnage masculin, identifié comme le moine-guerrier légendaire du XIIe siècle, Benkei. Selon la tradition, Benkei aurait affronté et vaincu une carpe monstrueuse près des chutes de Bishamon, afin de venger sa mère, dévorée par la créature.

Exportés vers l’Europe dès la fin du XVIIe siècle, ces modèles de carpes en porcelaine japonaise furent tenus en très haute estime pour la qualité de leur exécution. Au début du XVIIIe siècle, la porcelaine japonaise atteignait souvent des prix plus élevés et jouissait d’un prestige supérieur à celui de la production chinoise. Leur fort pouvoir décoratif attira l’attention des marchands-merciers parisiens, qui les sublimèrent en les dotant de somptueuses montures en bronze doré.

Informations supplémentaires​ :​

Une carpe identique[1], montée en bronze doré, figurait autrefois dans les collections de Pierre‑Victor de Besenval de Brunstatt (1721–1791)[2], plus connu sous le nom de baron de Besenval. Originaire de Soleure en Suisse, Besenval s’éleva au rang d’officier général de premier plan, commandant notamment les Gardes suisses au service de la Couronne de France. Au-delà de ses fonctions militaires et de son rôle de chroniqueur attentif de son époque à travers ses Mémoires, Besenval fut un collectionneur éclairé.

Proche de la Cour et profondément intégré aux cercles artistiques, le baron développa très tôt un goût sûr pour les arts décoratifs. En 1767, il acquit l’Hôtel de Chanac de Pompadour, rue de Grenelle, afin d’y présenter ses collections en pleine expansion. La demeure, célèbre pour son nymphée souterrain « à l’antique », devint rapidement l’une des curiosités les plus réputées de Paris. Aujourd’hui, l’hôtel — surélevé d’un étage supplémentaire — abrite l’ambassade de Suisse.

La splendeur du légendaire salon parisien de Besenval est en partie représentée sur le portrait commandé en 1791 à Henri‑Pierre Danloux. Peinte peu après la libération du baron, emprisonné durant deux années au moment de la French Revolution, l’œuvre le représente entouré de ses possessions les plus chères. Dans ce cadre intime, Besenval est figuré appuyé contre un paravent — élément de chinoiserie typique des intérieurs de l’époque — tandis que l’arrière-plan révèle un assemblage savant de textures et de styles.

L’œuvre trahit un plaisir manifeste dans le rendu virtuose des matières : du poli froid du marbre brèche d’Alep à l’éclat des bois dorés et des montures en bronze doré, jusqu’à la glaçure translucide des porcelaines d’Arita. Loin de la rigueur du néoclassicisme triomphant (à peine perceptible dans les chenets de la cheminée), l’ensemble célèbre un goût rocaille, avec, en arrière-plan, un cabinet Boulle du Grand Siècle.

Parmi ces trésors, la carpe en porcelaine d’Arita occupe une place de choix. Sa silhouette vive est aisément reconnaissable, placée aux côtés de céladons montés en bronze doré. La carpe bondissante y apparaît comme le symbole d’un goût indépendant — autrefois aussi dynamique que le poisson lui-même — désormais saisi dans un moment de grâce à la fois fière et contenue

[1]Private collection, Geneva

[2] Paul Gallois, « Baron de Besenval’s Eclectic Eye», The Furniture History Society, Newsletter 221, February 2021, pp. 2-12

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