Par Christiaan J.A. Jörg
Parmi les nombreuses porcelaines de Chine de commande, un groupe particulier se distingue par des chinoiseries élaborées, c’est-à-dire des décors conçus en Occident intégrant des éléments chinois ou orientaux, combinés, interprétés et enrichis selon une sensibilité européenne. Ce style de chinoiserie connut un grand succès en Europe au XVIIIe siècle et se diffusa dans la céramique, le mobilier, les papiers peints, les estampes et la peinture, influençant même l’art des jardins et la musique.
Ce vase de forme cornet appartient à cette catégorie (figs. 1, 2). Il présente un corps cylindrique, un pied évasé et une ouverture en trompette. Sa hauteur est de 32 cm ; le diamètre de l’ouverture de 20 cm et celui du pied de 14,5 cm. La base est laissée non émaillée.
Le décor représente un personnage vêtu à la chinoise, debout dans un paysage, bandant un arc et visant une cible située au-dessus de lui. La scène est encadrée d’un cartouche ovale élaboré, surmonté d’un motif d’acanthe stylisé et terminé en partie inférieure par un masque ou une tête de satyre, certains détails étant rehaussés d’or. Une grande partie de l’ouverture évasée est recouverte d’un bleu sous couverte monochrome, réservé de languettes pendantes ornées d’un motif de petits carrés ou de treillis en or. Le même cartouche à l’archer est répété sur l’autre face du vase, les deux masques étant reliés par une guirlande florale. Une large rosace apparaît sous les cartouches, tandis qu’une chaîne continue de feuilles ou de rinceaux retournés court autour du pied évasé. L’intérieur du vase est laissé sans décor.
Il s’agit d’une pièce extrêmement rare et, à ma connaissance, du seul vase de forme cornet connu à décor d’archer. Elle provenait à l’origine d’une ancienne collection française et n’a jamais été publiée.
Le motif de l’archer est également attesté sur quelques vases couverts de forme balustre. L’un d’eux est conservé au Rijksmuseum, décoré aux émaux de la famille rose (fig. 3), accompagné de deux bassins à décor assorti — l’un émaillé, trop petit pour correspondre au pot, et l’autre décoré en bleu sous couverte. Ces récipients présentent une ouverture au centre de la rosace destinée à recevoir un robinet ; l’ensemble pot et bassin était donc probablement disposé sur un buffet ou une table pour le lavage des mains. Un exemple en bleu sous couverte fut vendu aux enchères en novembre 1980 lors de la dispersion du château de Neuville-sur-Oise en France (fig. 4) [1]. Un autre pot couvert à décor d’archer en bleu est conservé au Metropolitan Museum of Art [2]. Plusieurs vases couverts (ou fontaines) ont figuré dans les catalogues de vente au cours des dernières décennies et ne sont en réalité pas particulièrement rares. Dans mon catalogue des collections du Rijksmuseum, j’ai suggéré un lien entre les pièces à décor d’archer et d’autres porcelaines à décor de chinoiserie, notamment celles dessinées par l’artiste néerlandais Cornelis Pronk pour la Dutch East India Company [3].
L’histoire des porcelaines de Pronk est aujourd’hui bien connue depuis la publication de mon catalogue consacré à ce sujet [4]. Il suffit de rappeler que trois des quatre modèles conçus par Pronk ont été identifiés : les Dame au Parasol, les Docteurrs (en deux versions) et l’Arbour. Le troisième modèle est resté longtemps incertain, bien que le motif de l’archer ait été envisagé. Il a été récemment établi que le décor dit Handwashing correspond très probablement à ce troisième modèle, ce qui concorde avec la préférence de Pronk pour des compositions mettant en scène des groupes cohérents de personnages plutôt que des figures isolées [5].
Le motif de l’archer ne faisait donc pas partie des commandes de la VOC, mais il relève néanmoins d’une chinoiserie « dans le style » de Pronk, comparable à des décors tels que le Flame Dancer, le Phoenix, le Potentate et peut-être la Palmette [6].
Aucun grand vase de forme gobelet portant les modèles établis de Pronk ou exécuté dans son style n’est connu. Les lettres des directeurs de la VOC adressées à Batavia, siège asiatique de la Compagnie (l’actuelle Jakarta), précisent les formes à commander aux fours de Jingdezhen. Malheureusement, elles ne mentionnent que les numéros de série des dessins sans en donner les intitulés. Ces commandes évoquent des « petits ensembles de cheminée composés de trois petites bouteilles et de deux gobelets » (schoorsteenstelletjes, bestaende uit 3 flesjes en 2 beeckers, le diminutif étant significatif). En revanche, aucune mention n’est faite de grandes garnitures à cinq pièces auxquelles ce vase aurait pu appartenir.
En conclusion, il apparaît que les porcelaines à décor d’un archer ne dérivent pas directement d’un dessin de Pronk exécuté pour la VOC. Toutefois, leur style en est étroitement apparenté et pourrait provenir de son atelier ou de son entourage. Ce vase constitue à ce jour l’unique exemple connu de forme cornet dans cette catégorie spécifique de chinoiseries liées à Pronk. Il suggère également l’existence ancienne de grandes garnitures dans ce groupe, dont il pourrait être le seul survivant
Fig. 1 Beaker vase with the Archer in underglaze blue. Height 32 cm.
Fig. 2 Detail.
Fig. 3 Covered jar with the Archer in overglaze enamels. Rijksmuseum Amsterdam, inv. AK-RBK 1959-17. Height 51.5 cm.
Fig. 4 Detail of the announcement of the sale of the contents of Chateau Neuville-sur-Oise on November 23 in the Gazette de l’Hotel Drouot, Paris, 7 November 1980, showing the covered jar with the Archer.
[1] The covered jar was sold together with an underglaze-blue basin decorated with the Four Doctors after the second design by Cornelis Pronk and therefore were a ‘marrtiage’. The present whereabouts of the two pieces is unknown. With many thanks to Martin van Calcar for this information.
[2] Metropolitan Museum of Art, New York, inv. no. 2021.321, height 68.6 cm. See https://www.metmuseum.org/art/collection/search/854455.
[3] Christiaan J.A. Jörg & Jan van Campen, Chinese Ceramics in the Rijksmuseum, Amsterdam. The Ming and Qing Dynasties, London/Amsterdam 1997, pp. 285-286, cats. 331-333.
[4] C.J.A. Jörg, Pronk Porselein. Porselein naar ontwerpen van Cornelis Pronk / Pronk Porcelain. Porcelain after designs by Cornelis Pronk, exhibition catalogue Groninger Museum / Haags Gemeentemuseum, Groningen 1980.
[5] Forthcoming publication by the author.
[6] See for these designs David Howard & John Ayers, China for the West. Chinese Porcelain and other Decorative Arts for Export illustrated from the Mottahedeh Collection, 2 vols, London/New York 1978, vol. 1, pp. 292-296.