Vase bleu et blanc décoré des « Trois Amis de l’Hiver ». Chine, Kangxi

Ce vase est décoré en bleu sous couverte. La panse présente les « Trois Amis de l’Hiver » — le pin, le bambou et le prunus. Le pin et le bambou sont exécutés avec un pinceau particulièrement minutieux, tandis que les branches fleuries du prunus se déploient à la surface du vase. Une frise de têtes de ruyi stylisées encercle l’épaule, reprise à la base par de plus larges motifs de ruyi individuellement traités.

PAYS : Chine
ÉPOQUE : Kangxi (1662-1722)
MATIÈRE : Porcelaine
TAILLE : 22,5 cm
RÉFÉRENCE : E941
STATUT : disponible
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Ce vase présente une élégante silhouette piriforme, avec un col légèrement évasé et un pied étalé, une forme classique apparue à Jingdezhen sous la dynastie Ming et qui atteignit un raffinement particulier durant la période Kangxi. La panse aux contours doucement arrondis offre une surface harmonieuse au décor peint, tandis que le col élancé apporte équilibre et verticalité à la composition. Ce type de forme était particulièrement apprécié pour la pureté de sa ligne et son élégance retenue, en accord avec les idéaux esthétiques du cabinet du lettré.

Bien que souvent associé au règne de Kangxi, ce modèle de vase s’inscrit dans une tradition céramique plus ancienne, issue de prototypes des périodes Song et Ming, et culminant dans les exemplaires aux proportions particulièrement justes et raffinées de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe siècle.

Au revers, une inscription poétique célèbre la permanence de ces plantes symboliques

風霜不壓梅

竹松

 四季長青比

« Ni le vent ni le gel ne peuvent courber la fleur de prunier ;

Le bambou et le pin

Restent toujours verts au fil des quatre saisons. »

Le poème s’achève par la marque à deux caractères 昱同 (Yutong), nom d’atelier pouvant être traduit par « Harmonie lumineuse », suivie de deux sceaux : un sceau circulaire contenant un caractère shou stylisé (壽, longévité) et un sceau carré d’artiste en écriture sigillaire, apparemment inédit. Cette association entre vers poétiques, belle calligraphie et thème des « Trois Amis de l’Hiver » demeura particulièrement appréciée des lettrés, servant de métaphore au savant capable de préserver ses principes dans l’adversité.

La clarté et l’éclat du décor sont obtenus grâce à l’emploi d’un cobalt bleu de grande qualité, purifié des impuretés de manganèse qui produisaient souvent des tonalités grisâtres ou violacées sous la dynastie Ming. Ce « bleu saphir » raffiné devint une caractéristique majeure de la période Kangxi, permettant une grande subtilité de nuances ainsi qu’une précision exceptionnelle du trait. Il convient de noter que le terme chinois qing (青) possède une dualité chromatique particulière : il désigne ici à la fois le vert persistant du pin et du bambou célébrés dans le poème, et le bleu profond du décor lui-même. En chinois, ce type de porcelaine est appelé qinghua (青花), littéralement « fleurs bleues », illustrant une parfaite unité sémantique entre la nature du pigment minéral et le symbolisme végétal des « Trois Amis ».

Dans le cabinet du lettré chinois, l’arrivée de l’hiver constituait à la fois une épreuve physique et un moment de réflexion spirituelle. Les pavillons traditionnels demeurant largement ouverts sur le paysage afin d’harmoniser intérieur et extérieur, le froid faisait partie intégrante de l’expérience du calligraphe — comme en témoignent les palettes à encre montées sur des réservoirs destinés à recevoir de l’eau bouillante, conçus spécialement pour empêcher l’encre de geler.

Cette fascination pour la saison hivernale et ses survivants botaniques atteignit son apogée décorative à la cour impériale. Inspiré par ses tournées d’inspection dans la région de Suzhou, l’empereur Qianlong Emperor fit aménager le Sanyou Xuan (« Pavillon des Trois Amis ») dans les quartiers résidentiels nord de la Forbidden City. Comme le montre l’étude de référence Palaces of the Forbidden City[1], l’intérieur constitue un véritable chef-d’œuvre d’ébénisterie, où les panneaux sont finement sculptés du motif des Trois Amis, souvent associés au décor de « glace craquelée » (binglie wen), dans lequel les fleurs de prunier semblent adhérer à une surface gelée.

Ces raffinements poétiques imprègnent également les grands classiques de la littérature chinoise. Le célèbre poète de la dynastie Song Su Shi (1037–1101) célébra notamment ce symbolisme, en particulier celui du bambou, qu’il comparait à l’homme de noble caractère : droit, humble (car creux à l’intérieur), souple mais incassable. Dans le chef-d’œuvre du XVIIIe siècle Dream of the Red Chamber (Le Rêve dans le pavillon rouge ou L’Histoire de la pierre), la délicate et raffinée Lin Daiyu pousse cette sophistication à son comble en servant un thé préparé avec de l’eau provenant de neige recueillie sur les fleurs de prunier, réputée d’une pureté exceptionnelle. Le pin, avec son tronc noueux et ses aiguilles persistantes, complète cette triade en incarnant la dignité vénérable de la vieillesse et la vertu confucéenne de piété filiale.

Sous le règne de l’empereur Qianlong, la maîtrise technique des fours impériaux de Jingdezhen atteignit un sommet de virtuosité. Un remarquable exemple de cette période[2] — aujourd’hui conservé au Musée Guimet — illustre le motif des « Trois Amis » exécuté en bleu et blanc classique, mais enrichi d’une spectaculaire écharpe de brocart en trompe-l’œil (baofu). Celle-ci est peinte avec un soin extrême dans des émaux de la famille rose, imitant la texture et les plis d’une somptueuse étoffe de soie nouée autour du col du vase.

[1] Yu Zhuoyun, Palaces of the Forbidden City, 1984

[2] G4877

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