Rocher de lettré émaillée dans les émaux de la famille rose. Chine, Qianlong

Le rocher de lettré est émaillé dans les émaux de la famille rose, modelé sous la forme d’un paysage de shanshui animé d’un temple, d’un pavillon, d’une pagode et d’un arbre aux branches déployées. La composition s’élève sur plusieurs terrasses rocheuses aux reliefs escarpés, percées de cavités et agrémentées de fleurs et feuillages polychromes appliqués en relief. Au centre, un personnage se tient sur une terrasse entourée d’une balustrade ajourée, devant un pavillon à toiture verte. À gauche s’élève une haute pagode à plusieurs niveaux, tandis qu’à droite apparaît un kiosque ouvert. L’ensemble est dominé par une chaîne de pics montagneux traités en gradations de turquoise et de bleu. Le décor est rehaussé d’émaux rose, jaune, vert, aubergine, turquoise et noir, créant un effet particulièrement vif et théâtral.

PAYS : Chine
ÉPOQUE : Qianlong (1736-1795), circa 1760
MATIÈRE : Porcelaine
TAILLE : 34 cm
RÉFÉRENCE : E946
STATUT : disponible
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Un rocher similaire, inventorié en 1777 dans les collections royales suédoises, est conservée au Pavillon Chinois de Drottningholm.

Un autre est conservé dans les collections du Palais Pitti à Florence.

Informations supplémentaires​ :​

Cette sculpture s’inspire du shanshui, terme chinois signifiant littéralement « montagne et eau », qui désigne un paysage à la fois littéraire et pictural. Le shanshui émergea durant la période des Six Dynasties (220–589 apr. J.-C.) et constitue l’un des thèmes fondamentaux de la peinture traditionnelle chinoise. Les œuvres de shanshui représentent principalement des paysages naturels, associant montagnes, rivières, figures humaines et architectures. Les dynasties Ming et Qing furent des périodes déterminantes dans le développement de cet art, qui s’étendit alors au-delà de la peinture pour influencer également la céramique.

Le rocher est traitée selon la technique dite du cun (皴), un procédé couramment employé dans la peinture de paysage shanshui afin de souligner la texture veinée des montagnes et des rochers.

La montagne revêt une signification profonde dans la culture chinoise. Depuis la fin de la dynastie Zhou (vers 1000 av. J.-C.), la quête de l’immortalité n’a cessé de croître, en particulier parmi les empereurs qui croyaient à l’existence d’un lieu mythique nommé Penglai (蓬莱), montagne céleste réservée aux immortels. Nombreux furent ceux qui tentèrent de découvrir ce site légendaire, persuadés qu’il renfermait un élixir conférant la vie éternelle.

Jusqu’au IIIe siècle, beaucoup considéraient les montagnes comme le point de jonction entre le monde des hommes et le royaume du surnaturel, où résidaient de puissantes divinités, des sages immortels et de redoutables créatures maléfiques. Ces croyances donnèrent naissance à de nombreux mythes initialement peu ou pas liés à une religion organisée, mais qui conduisirent progressivement à la formation du taoïsme, religion dans laquelle la nature — et plus particulièrement la montagne — occupe une place centrale. Quant au bouddhisme, après son introduction en Chine, il s’entremêla rapidement à ces croyances anciennes.

Durant la transition entre les dynasties Ming et Qing, les montagnes devinrent également un refuge pour de nombreux lettrés et fonctionnaires demeurés fidèles à la dynastie déchue. La mort de l’empereur Empereur Chongzhen (1627–1644) marqua la fin de la dynastie Ming (1368–1644), et avec l’établissement du pouvoir Qing, nombre de lettrés et de peintres refusant de se soumettre au nouveau régime choisirent de se retirer dans les montagnes ou d’embrasser la vie monastique bouddhiste ou taoïste, espérant y trouver un nouveau sens à leur existence. Les peintres ermites cherchèrent alors à exprimer une relation intime avec la nature. Afin de donner corps à cette idée dans leurs œuvres, ils imprégnèrent leurs compositions des symboles de la montagne et de l’eau, constituant le thème du shanshui dans l’expression artistique chinoise.

Si les peintures de paysage représentent principalement des éléments naturels tels que montagnes et rivières, elles mettent également l’accent sur la relation harmonieuse entre l’homme et la nature. L’être humain étant considéré comme partie intégrante du monde naturel, l’architecture doit s’y fondre avec naturel. C’est pourquoi figures humaines et constructions apparaissent fréquemment dans les paysages de cette période.

La forme de pagode représentée sur la montagne est connue en Chine sous le nom de wenfeng (文峰). La pagode wenfeng appartient à une typologie architecturale liée au fengshui (风水) et constitue un symbole de bon augure. Très répandue depuis la dynastie Ming (1368–1644), elle présente le plus souvent une base carrée, hexagonale ou octogonale. Si sa forme dérive des pagodes bouddhiques, elle n’est toutefois pas directement associée à cette religion. La construction d’une pagode wenfeng avait pour vocation d’apporter prospérité et bonne fortune au lieu où elle était érigée, notamment en favorisant la réussite aux examens impériaux. Les emplacements choisis étaient variés : ces pagodes pouvaient aussi bien être construites sur des montagnes qu’au cœur des centres urbains.

Sous la dynastie Qing (1644–1911), le thème du shanshui inspira non seulement les décors peints sur porcelaine, mais également des compositions sculptées en porcelaine. Ainsi, une sculpture du mont Penglai décorée dans les émaux de la famille verte, datant de l’époque Kangxi (1662–1722), aujourd’hui conservée au Shanxi Province Cultural Relics Exchange Centre, présente divers éléments architecturaux — pont, pagode, chaumière, maison et temple — reliés par un chemin serpentant à travers la montagne. Cette composition reflète la représentation imaginaire de la montagne immortelle de Penglai ainsi que les aspirations de l’époque à une existence « au-delà du monde terrestre ».

Une telle montagne était très probablement destinée à l’origine au cabinet du lettré chinois, avant d’être exporté vers l’Europe comme objet de curiosité destiné au cabinet d’un amateur. Le cabinet du lettré chinois, ou scholar’s studio, constituait un espace de retraite consacré à l’étude, à la calligraphie, à la peinture et à la méditation. Héritier de l’idéal confucéen et lettré, il reflétait le raffinement intellectuel de son occupant à travers une sélection d’objets savamment choisis : porcelaines, pierres de lettrés, brûle-parfums, rouleaux peints et instruments d’écriture. Véritable microcosme cultivé, ce lieu cherchait à recréer une harmonie entre l’homme et la nature, souvent évoquée par des paysages de shanshui. Le cabinet pouvait également accueillir des objets rares ou exotiques destinés à nourrir la contemplation et la conversation érudite. Plus qu’un simple espace de travail, il incarnait un idéal de retrait du monde et d’élévation spirituelle.

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