Informations supplémentaires :L’époque Kangxi (1662–1722) est largement considérée comme un âge d’or de la porcelaine émaillée. Une remarquable diversité de formes et de couleurs fut atteinte à Jingdezhen, principal centre porcelainier de la province du Jiangxi.
L’historien de l’art français Albert Jacquemart (1808–1875) a forgé le terme famille verte pour désigner les porcelaines chinoises caractérisées par une prédominance d’émaux verts. Toutefois, le fond jaune de cette théière rend la distinction entre famille verte et famille jaune difficile.
Le corps imite un faisceau de tiges de bambou, motif repris dans l’anse, le bec et la prise du couvercle. Cette forme, également populaire dans les grès de Yixing, inspira certaines versions du « caneware » produit par Wedgwood. Une théière en forme de bambou illustrée dans la publication Designs of Chinese Buildings, Furniture, Dresses, Machines and Utensils (1757) de Sir William Chambers pourrait avoir été basée sur une pièce de Yixing, ainsi qu’une théière en porcelaine de Sèvres très probablement acquise par Madame du Barry[1].
La forme sculpturale nécessitait un moule de corps en deux parties, avec une ligne de joint courant du bec à l’anse. L’anse, le bec et la prise furent moulés ou sculptés séparément. La pièce présente une palette complète d’émaux translucides : aubergine, vert, jaune et noir (ce dernier étant obtenu en recouvrant un émail de couleur encre d’une glaçure translucide).
Les formes inspirées de la nature prospérèrent durant la période Kangxi. Le motif du bambou, longtemps célébré dans la peinture et la poésie chinoises, devint un sujet privilégié en porcelaine. Bien que le bambou ne fût pas utilisé pour les théières, il remplissait de nombreuses fonctions. Les jeunes pousses étaient consommées, et les feuilles utilisées pour le vin, les manteaux de pluie, le chaume ou les matériaux d’emballage. Les tiges servaient à fabriquer des pipes ou du mobilier, tandis que la pulpe était employée pour le papier. Diverses parties de la plante possédaient également des propriétés médicinales. Pilier de la poésie chinoise, le bambou incarne un large éventail de significations symboliques. Son balancement dans le vent est décrit comme « se courbant en riant ». Le mot zhu (bambou) est également homophone de « souhaiter » ou « annoncer ». Comme il prospère durant l’hiver, le bambou est un emblème de longévité. Il est admiré comme l’un des « Trois Amis de l’Hiver » — avec le pin et le prunus — pour sa capacité à résister au froid.
Ce modèle de théière existe également dans des versions entièrement émaillées en aubergine ou en vert. Le présent exemplaire est remarquable par la qualité exceptionnelle de sa peinture, sans doute parmi les plus fines connues pour ce modèle. Une théière très similaire[2], léguée par George Salting, Esq., est conservée dans les collections du Victoria and Albert Museum. Des exemples comparables sont conservés dans les collections de la National Gallery of Art, Washington[3] (provenant de la collection J. Pierpont Morgan), du Musée Guimet[4], Paris (collection Grandidier), et du Musée Ariana, Genève[5] (collection Clare van Beusekom-Hamburger). Le modèle est également illustré par Walter Bondy (Kang-shi)[6] et R. L. Hobson (The Leonard Gow Collection of Chinese Porcelain)[7].
L’histoire de cette pièce est liée à la célèbre maison Gorer. Solomon Lewis Gorer (1841–1907) était un marchand d’antiquités basé à Brighton, dans le Sussex. À sa mort, l’entreprise passa à son fils Edgar Gorer, qui devint reconnu comme l’un des plus importants marchands britanniques de porcelaine chinoise de son époque. En 1901, à l’âge de vingt-huit ans, il est mentionné comme « assistant d’un marchand d’antiquités », résidant à Greville Road, Hampstead, Londres. Il devint par la suite l’une des figures majeures du commerce de la porcelaine chinoise ancienne. Sa maison, sous le nom de Gorer of London, possédait des galeries à New York, au 560 Fifth Avenue, et à Londres, au 170 New Bond Street.
Edgar Gorer acquit et dispersa certaines des plus importantes collections en Angleterre. Parmi celles-ci figurent la collection Alfred Trapnell (1906), la collection Nightingale (1907) et la notable collection Sir William Bennett (1909). En 1911, Gorer acquit la collection Richard Bennett, alors considérée comme la plus importante du pays dans ce domaine. De nombreuses pièces importantes furent vendues à des collectionneurs américains de premier plan, notamment P. A. B. Widener, Benjamin Altman, George Elkins et John D. Rockefeller Jr. En 1913, Gorer acquit la collection George R. Davis, évaluée à 550 000 dollars, et, en janvier de l’année suivante, acheta la collection Henry Sampson à New York.
Edgar Gorer était également un érudit, co-auteur avec J. F. Blacker de l’ouvrage de référence Chinese Porcelain and Hard Stones (1911). Ce travail précoce fut publié à une époque de fort engouement occidental pour l’art chinois, mais avant le développement des systèmes de classification modernes. Edgar Gorer mourut tragiquement en 1915 lors du naufrage du RMS Lusitania pendant la Première Guerre mondiale
[1] Sèvres, Manufacture et musée nationaux, inv. MNC4670
[2]C.1095&A-1910
[3] 1942.9.561
[4] G 2318
[5] AR 2007-170
[6] 1923, Buchenau & Reichert Verlag, Munich, p. 166
[7] 1931, no. 272, pl. LXIX