Deux bouteilles monumentales portant les initiales néerlandaises IC. Japon, fin XVIIe

Ces bouteilles de forme ovoïde présentent un long col et s’amincissent vers le pied. Elles sont décorées en bleu sous couverte de oiseaux évoluant parmi des pivoines arbustives en fleurs et en boutons. La base porte, en dessous, les initiales IC inscrites dans une couronne de laurier.

PAYS : Japon (Arita)
ÉPOQUE : Edo (1602-1868), fin du XVIIe siècle
MATIÈRE : Porcelaine
TAILLE : 50 cm
RÉFÉRENCE : E923
PROVENANCE : Collection particulière française
STATUT : vendu
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Des exemplaires comparables sont connus dans des dimensions variées[1], bien que peu atteignent les proportions monumentales de la présente paire. Une bouteille plus petite (env. 25,5 cm) est conservée au Victoria and Albert Museum[2], tandis qu’un autre exemplaire (env. 39 cm) appartient à la collection Stilte-stichting Landgoed Den Bosch[3]. Un autre encore[4], conservé au Portland Art Museum, mesure 42 cm

[1] Yvan Trousselle, La Voie du Imari : l’aventure des porcelaines à l’époque Edo, 2008, p. 151

[2] C.6-1920

[3] London, 2023

[4] Access number 80.65

Informations supplémentaires​ :​

Avant même la fondation de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) en 1602, les Hollandais commerçaient déjà au Japon depuis un établissement situé à Hirado, sur la côte occidentale de Kyushu[1]. C’est le célèbre Will Adams, pilote à bord du De Liefde, premier navire néerlandais à atteindre le Japon, qui, grâce à ses talents diplomatiques, assura les intérêts commerciaux des Hollandais dans l’archipel. Portugais, Espagnols et Anglais rivalisèrent âprement, mais le shogunat accorda finalement à la VOC le monopole du commerce des produits japonais en tant qu’unique partenaire occidental. À partir de 1641, la Compagnie installa une factorerie sur l’île artificielle de Deshima, dans la baie de Nagasaki, où elle demeura jusqu’au milieu du XIXe siècle, bien après sa faillite en 1799.

À l’origine, la VOC commerçait le cuivre, l’or, l’argent, le camphre, le soufre et les laques. Lorsque l’approvisionnement en porcelaine chinoise devint difficile après 1645 en raison des guerres civiles en Chine, elle intégra, à la fin des années 1650, la porcelaine japonaise à ses exportations. Les marchands hollandais passaient leurs commandes à Arita, non loin de Nagasaki, où les potiers japonais exploitaient des gisements d’argile locale depuis le début du XVIIe siècle. La raréfaction de la porcelaine chinoise en Asie du Sud-Est stimula la demande pour des substituts japonais. Toutefois, l’édit de sakoku de 1635, qui fermait le pays aux influences étrangères, interdisait aux marchands japonais de commercer à l’étranger. Une dérogation fut donc accordée aux marchands chinois pour exporter les porcelaines d’Arita, privilège ensuite étendu à la VOC. Le commerce de la porcelaine japonaise à destination du marché néerlandais se poursuivit jusqu’aux années 1680, lorsque la porcelaine chinoise redevint disponible. Moins coûteuse, plus à la mode et plus aisée à distribuer, elle s’imposa rapidement. Néanmoins, les employés de la VOC continuèrent d’acquérir de la porcelaine à titre privé jusqu’au milieu du XVIIIe siècle. La porcelaine japonaise, notamment polychrome — Imari ou Kakiemon — constituait une marchandise rentable. Produite en quantités limitées, elle devint, par sa rareté, particulièrement recherchée aux Pays-Bas.

Parmi le vaste éventail de porcelaines japonaises d’exportation destinées aux Hollandais, se distingue une catégorie particulière : les bouteilles dites « d’apothicaire », décorées en bleu sous couverte et portant des initiales en caractères latins. Elles ne figurent pas dans les listes d’expédition de la Compagnie et furent manifestement commandés en petites quantités à titre privé. Leur usage, l’identité des initiales et leur datation précise demeurent cependant incertains.

Les présents exemples, portant les initiales « IC » inscrites dans une couronne de laurier à la base, illustrent bien ce groupe. L’ouverture présente un double bourrelet caractéristique, destiné à fixer une cordelette maintenant un parchemin destiné à protéger le contenu.

Que contenaient ces bouteilles ? Bien que traditionnellement qualifiés de « bouteilles d’apothicaire », il est peu probable qu’ils aient servi à conserver des préparations médicinales. Leur caractère prestigieux — souligné par la présence visible d’initiales — ainsi que leur coût élevé rendent peu crédible un usage strictement pharmaceutique. D’autres flacons portant des initiales différentes, connus en plus grand nombre, semblent avoir appartenu à des ensembles. Ceux-ci peuvent être rapprochés des « keldertjens » mentionnés dans les archives de la VOC et les inventaires après décès : terme néerlandais difficilement traduisible désignant des coffrets compartimentés destinés à contenir des bouteilles de vin ou de spiritueux. Il est donc généralement admis que ces flacons étaient utilisés pour des boissons alcoolisées et produits en ensembles de quatre, six, neuf ou davantage, conservés dans des coffrets spécialement conçus. Servir un invité avec une bouteille réalisée au Japon et portant ses propres initiales constituait sans doute un signe de prestige social.

La plupart de ces flacons mesurent environ 24 cm de hauteur et peuvent contenir près de deux litres, ce qui correspond à cet usage. Certains exemplaires, cependant, sont de dimensions nettement plus importantes et ne peuvent être manipulés qu’à plusieurs ; leur fonction demeure incertaine, mais ils pouvaient servir à stocker de plus grandes quantités de liquide.

Quant à leur commanditaire, des flacons portant près de quarante ensembles d’initiales ont été recensés dans des collections à travers le monde. Certains peuvent être identifiés avec une relative certitude, comme ceux marqués « IVH », probablement pour Joan van Hoorn, haut fonctionnaire à Batavia et gouverneur général de 1704 à 1709.

Les bouteilles portant les initiales « IC » furent réalisés pour Joannes Camphuis, qui occupa à plusieurs reprises le poste de directeur de la VOC à Deshima entre 1671 et 1676, puis celui de gouverneur général à Batavia de 1684 à 1691. Haut responsable succédant à Rijckloff van Goens, Camphuis administra les territoires néerlandais de Batavia (aujourd’hui Jakarta), centre politique, administratif et commercial de la VOC en Asie. Formé au sein de l’appareil administratif de la Compagnie, il mena une carrière principalement bureaucratique et diplomatique, privilégiant la gestion et la consolidation des réseaux commerciaux plutôt que l’expansion militaire. Son mandat coïncida avec une période charnière du commerce asiatique, marquée par les perturbations des exportations de porcelaine chinoise à la fin des Ming et au début des Qing, ainsi que par la demande croissante en Europe pour les porcelaines japonaises produites à Arita et exportées par la VOC.

Son long séjour à Deshima lui permit d’entretenir des contacts étroits avec le Japon et de développer une sensibilité particulière aux productions locales. Cette expérience — rare pour un futur gouverneur général — contribua à façonner son goût pour la qualité et le raffinement des objets, notamment la porcelaine japonaise, alors perçue en Europe comme une alternative prestigieuse à la porcelaine chinoise. En tant que gouverneur général, Camphuis joua un rôle central dans les réseaux d’échanges entre l’Asie et l’Europe, notamment pour la porcelaine chinoise de Jingdezhen, les productions japonaises d’Arita et d’Imari, ainsi que pour divers objets de luxe tels que les laques et les textiles.

D’autres bouteilles portant différentes initiales semblent également renvoyer à des personnalités importantes de Batavia ou de Deshima, en mesure de commander à titre privé de telles porcelaines à Arita.

Un seul exemplaire portant les initiales de la VOC à la base est connu. Les pièces apparaissant occasionnellement sur le marché avec le monogramme de la VOC ostensiblement placé sur la panse doivent être considérées comme des productions modernes. Il est théoriquement possible que des individus liés à la VOC aux Pays-Bas aient commandé de tels flacons au Japon, mais aucune preuve ne vient à ce jour étayer cette hypothèse.

Aucun exemplaire daté n’est connu. La datation repose donc sur l’identification des commanditaires et les périodes durant lesquelles ils exercèrent leurs fonctions à Deshima ou à Batavia. Cela permet de situer la production de ce groupe exceptionnel de porcelaines japonaises d’exportation sur une période d’environ un demi-siècle, entre 1670 et 1720.

[1] Christiaan Jörg, Galerie Nicolas Fournery – Inaugural catalogue, A Japanese porceoain bottle with Dutch initials, pp. 8-19

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