Informations supplémentaires :Le sujet de cette assiette peut être interprété comme une représentation synthétique du commerce de Chine lui-même. L’« appui de fenêtre » renferme une balance, un poinçon, une paire de ciseaux et un petit tas de métal découpé destiné à être essayé, autant d’attributs caractéristiques du shroff, ou changeur chinois. Au XVIIIᵉ siècle, les piastres espagnoles constituaient la principale monnaie utilisée dans le commerce international, et ce décor commémore cet élément essentiel des échanges mondiaux. Toutes les monnaies d’argent étaient pesées et poinçonnées par un changeur, si bien qu’avec le temps elles devenaient fortement marquées, donnant naissance à ce que William Hunter appelait les « chopped dollars » ou « cut money », reprenant la terminologie employée à Canton.
Les lingots d’argent aussi bien que les piastres étaient vérifiés et pesés par les shroffs avant d’être déposés au trésor. Une fois cette opération effectuée, les piastres perdaient leur identité propre […] Il n’existe aucune intervention du gouvernement dans la fabrication de ces lingots et de ces chaussures d’argent destinés au commerce […] La seule garantie de leur pureté et de leur valeur est le poinçon du shroff.
Les changeurs de Canton (communément appelés shroffs en anglais, du mot arabe ṣarrāf, signifiant « changeur ») jouaient un rôle essentiel dans le commerce de Chine au XVIIIᵉ siècle. Pourtant, ils ont rarement fait l’objet d’études approfondies. Ils étaient bien davantage que de simples changeurs de monnaie : ils exerçaient les fonctions de banquiers, d’experts en métaux précieux, d’essayeurs des monnaies et d’intermédiaires financiers.
Le commerce entre la Chine et les puissances européennes reposait presque exclusivement sur les paiements en argent métal. La Chine exportait bien davantage de marchandises qu’elle n’en importait et exigeait d’être réglée en argent. Lorsque les navires des Compagnies des Indes arrivaient à Canton, ils apportaient des piastres espagnoles (pieces of eight), des dollars mexicains, des lingots d’argent et, plus occasionnellement, de l’or. Ces métaux précieux ne pouvaient toutefois pas être utilisés directement. Les shroffs étaient chargés d’authentifier les monnaies, d’en vérifier le titre, de les peser, de les convertir en argent chinois sous forme de sycee (yuanbao 元宝), puis d’effectuer les paiements aux marchands chinois.
À cette époque, la Chine ne disposait pas d’une monnaie fiduciaire uniforme. Son économie reposait sur un système monétaire dual : les sapèques en cuivre étaient utilisées pour les transactions courantes, tandis que les paiements les plus importants s’effectuaient en argent au poids. Les shroffs utilisaient ainsi des balances d’une très grande précision, des poids étalonnés, des pierres de touche et, parfois, de petits ciseaux permettant de prélever un fragment de métal afin d’en vérifier la qualité. Ils contrôlaient systématiquement le poids, la pureté et les éventuelles altérations des monnaies, rejetant régulièrement les devises étrangères dont le titre était jugé insuffisant.
Les Européens les désignaient presque toujours sous le nom de shroffs. Chaque grande maison de commerce chinoise (hong) employait plusieurs d’entre eux, tant leur compétence inspirait confiance. Leur certification suffisait souvent à valider un paiement. Lorsque les Compagnies des Indes achetaient du thé, de la soie ou de la porcelaine, les sommes engagées étaient considérables. Les négociants européens remettaient leurs caisses d’argent aux shroffs, qui les ouvraient, examinaient chaque lot, vérifiaient les monnaies et recalculaient l’ensemble des paiements, un travail qui pouvait durer plusieurs jours.
Les shroffs percevaient des commissions sur le change, la pesée et, dans certains cas, sur la refonte des métaux précieux. Ils devinrent ainsi de puissants acteurs financiers et certaines familles accumulèrent des fortunes considérables. Les célèbres marchands du Cohong dépendaient largement de leurs services. En assurant la circulation de l’argent, le règlement des dettes et les avances de trésorerie, ils remplissaient des fonctions comparables à celles de banquiers privés.
Contrairement à une idée largement répandue, l’or ne jouait qu’un rôle limité dans le commerce avec la Chine. L’argent demeurait le principal moyen de paiement, tandis que l’or était essentiellement réservé aux transactions les plus importantes, à certaines réserves de richesse et à l’orfèvrerie. Les shroffs occupaient ainsi une position centrale dans le système commercial de Canton. Ils contribuèrent également, de manière indirecte, au développement de la porcelaine d’exportation, laquelle transformait l’argent européen en marchandises chinoises, puis en bénéfices. Sans leur intervention, les transactions entre les Compagnies européennes des Indes et les marchands de Canton auraient été beaucoup plus difficiles.
Il convient de distinguer deux catégories d’acteurs, souvent confondues : les shroffs, spécialistes chargés de manipuler, expertiser, peser et convertir les métaux précieux, et les hong merchants du Cohong, seuls négociants chinois officiellement autorisés à commercer avec les Européens. Les grands noms demeurés célèbres, tels que Puankhequa, Houqua ou Tan Suqua, appartiennent presque tous à cette seconde catégorie.
Contrairement aux marchands du Cohong, les shroffs ont laissé très peu de traces nominatives. Leur rôle était avant tout technique : ils examinaient les monnaies, vérifiaient le titre des métaux précieux, effectuaient les pesées officielles et exerçaient les fonctions de banquiers et de prêteurs privés. Les journaux de bord des Compagnies anglaise, française et hollandaise les mentionnent fréquemment, mais presque toujours sous les appellations génériques de the shroff, our shroffou the Hong shroff, sans préciser leur identité.
Chaque grande maison de commerce employait ses propres shroffs. Lorsqu’un navire européen arrivait à Canton chargé de plusieurs centaines de milliers de piastres espagnoles, ils ouvraient les caisses, pesaient chaque lot de monnaies, en vérifiaient le titre, estimaient les pertes dues à l’usure et en calculaient la valeur réelle. Il s’agissait d’une activité hautement spécialisée.
Aucune grande dynastie de shroffs comparable aux familles marchandes n’est aujourd’hui connue. En revanche, les principales familles du Cohong — notamment les Pan 潘, Tan 陳, Ye 葉, Liang 梁, Zhang 張 et Yan 顏 — employèrent très probablement plusieurs générations de shroffs, demeurés presque toujours anonymes dans les archives.
Le shroff n’était pas un négociant, mais un officier financier dont l’autorité reposait sur sa réputation d’honnêteté et de compétence. Les marchands européens lui confiaient parfois des sommes représentant plusieurs millions de livres tournois en argent, une responsabilité considérable lorsqu’une erreur de quelques dixièmes de gramme sur chaque piastre pouvait représenter une véritable fortune. Les voyageurs européens soulignent unanimement leur remarquable rapidité de calcul, leur exceptionnelle précision, leur capacité à détecter immédiatement les fausses monnaies ainsi que leur parfaite maîtrise de l’expertise du titre de l’argent.