Informations supplémentaires :La présence du crapaud à trois pattes (sanzuchan) confère à ces terrines une dimension qui dépasse leur simple fonction d’objets de table, en évoquant tout un univers issu du folklore chinois. Dans l’imaginaire chinois, cette créature mythique, plus communément appelée Jin Chan (« crapaud d’or »), est réputée attirer la richesse et favoriser la prospérité. Elle est l’inséparable compagnon de Liu Hai, immortel taoïste étroitement associé à la fortune et à l’abondance. Selon la légende, le crapaud vivait au fond d’un puits profond et ne pouvait en être attiré que par les pièces d’or de Liu Hai. Dans les représentations les plus fantaisistes de l’iconographie populaire chinoise, Liu Hai apparaît souvent dans une attitude joyeuse et exubérante, brandissant une longue ligature de sapèques, ces monnaies de cuivre qu’il utilise comme une corde à sauter pour jouer avec son insaisissable compagnon.
Avec sa carapace rigide et ses puissantes pinces, le crabe constitue un contrepoint dynamique à cette figure. Il incarne la défense et la combativité, suggérant parfois l’affrontement ou la rivalité. Au-delà de son apparence martiale, le crabe (xie, 蟹) évoque, par homophonie, l’harmonie (xie, 谐), tout en constituant un puissant symbole d’ascension sociale par la réussite aux examens impériaux. Cette signification explique sa présence fréquente parmi les objets du cabinet du lettré, notamment sous la forme de compte-gouttes en porcelaine destinés à la préparation de l’encre. Son association avec la coquille de buccin crée ici une « double coquille », renforçant la promesse de réussite sociale : le terme jia (甲), qui désigne la carapace ou la coquille, signifie également « premier » dans les classifications traditionnelles et peut ainsi évoquer le rang le plus élevé aux examens impériaux. La perle, placée entre le crapaud et le crustacé, apparaît comme un trésor symbolique, introduisant dans la composition une tension visuelle qui suggère une rivalité pour la possession de la richesse ou d’un pouvoir bénéfique.
Au-delà de cette confrontation symbolique, le crabe possède une dimension culturelle plus raffinée, étroitement liée aux arts de la table. En Chine, sa consommation constitue traditionnellement un rituel automnal. Manger du crabe était une épreuve d’adresse et de savoir-vivre. Le convive raffiné abordait ce mets à l’aide des Xie Ba Jian, un ensemble spécialisé de huit instruments en argent, permettant d’en extraire méthodiquement toute la chair avec une précision presque chirurgicale, sans jamais perdre sa contenance ni tacher ses vêtements de soie. Dans un contexte chinois, les terrines en forme de coquillage ornées d’un crabe célèbrent ainsi tout à la fois les richesses de la mer et l’étiquette sophistiquée des élites dirigeantes.
Au XVIIIᵉ siècle, la conchyliophilie, c’est-à-dire la passion pour la collection et l’étude des coquillages, connut un essor remarquable, à la rencontre des sciences naturelles et du luxe. Les spécimens exotiques les plus rares faisaient la fierté des Schatzkammern d’Europe centrale, ces chambres des trésors dans lesquelles ils étaient souvent enrichis de somptueuses montures en argent doré ou en bronze doré, transformant une curiosité naturelle en un véritable objet précieux digne d’une collection princière. La coquille, stylisée en contours déchiquetés, sinueux et tourmentés, devint l’un des motifs privilégiés des ornemanistes rococo.
Cette fascination pour les coquillages se mêle au goût pour les porcelaines chinoises dans la célèbre carte commerciale du marchand-mercier Edme-François Gersaint, gravée d’après François Boucher en 1740 pour son enseigne À la Pagode. La composition présente un assemblage de cabinets en laque, de porcelaines raffinées et de spécimens d’histoire naturelle, notamment des coraux et des coquillages. Une remarquable illustration de ce goût est offerte par la paire de vases pot-pourri en forme de coquillage conservée au J. Paul Getty Museum¹, dont les coquilles en céladon vert d’eau sont enchâssées dans des montures en bronze doré. Alors que les vases du Getty étaient destinés à diffuser des parfums, les présentes terrines déplacent le plaisir sensoriel de l’odorat vers celui du goût.
Ces récipients étaient probablement destinés au service des sauces, dont la préparation connut un développement sans précédent au cours du XVIIIᵉ siècle. Cette période fut marquée par un raffinement croissant de la cuisine, notamment dans le cadre intime des Petits Appartements de Versailles. Dans cette atmosphère de plaisirs choisis, l’art du saucier connut un véritable épanouissement, contribuant durablement au prestige de la gastronomie française en faisant des sauces l’un de ses fondements essentiels. Sur ces tables, le repas s’inscrivait pleinement dans une culture de la représentation et de la mise en scène. Les formes sculpturales, les décors en trompe-l’œil et les matériaux précieux étaient destinés à susciter la surprise et l’émerveillement, sollicitant autant le regard que le palais. La table devenait ainsi un espace d’expérimentation esthétique, où les arts décoratifs et la nouvelle science culinaire entretenaient des relations étroites avec l’évolution des usages sociaux.
La culture des repas intimes des Petits Appartements est notamment évoquée dans les mémoires du duc de Croÿ (1718-1784). Lors d’une soirée particulière de janvier 1754, Louis XV invita ses convives à l’aider à déballer une nouvelle livraison de porcelaines provenant de la manufacture royale. Loin de s’exclure mutuellement, ces prestigieuses productions françaises partageaient les tables et les collections avec les porcelaines importées d’Extrême-Orient.
- J. Paul Getty Museum, inv. 77.DI.90.